2008/02/19

Marche au bois de Brénéguy (Morbihan)







J'ai repris les notes de la marche au bois de Brénéguy sur la commune de Locmariaquer. J'ai pensé à un découpage en plusieurs séquences pour creer une danse.

Séquence 1: souvenir
Pour aller au bois de Brénéguy il faut passer par un marais. Quelques passerelles de bois sont posées pour éviter les passages difficiles. Ce paysage me ramène à Iona Island aux abords de Vancouver où nous avions fait une marche avec Julie, Karine, Miriam, Laura et Mary An. Je me retrouve un peu comme sur l'immense jetée de Iona Island sur laquelle je m'étais engagée dans une marche qui me paraissais sans fin et m'avais un peu angoissée.
En studio je travaille ces impressions en faisant une marche qui se termine peut être par une course. Il y a des allers retours, un découpage de l'espace par la marche qui figure les connexions qui circulent, les zones du cerveau sollicité pour réveiller les espaces de la mémoire. Marcher c'est traverser l'espace et le temps. Le passé, le présent, le futur.

Séquence 2: l'arbre qui respire
La marche s'arrête, je reste debout et je m'enracine. Cela prend du temps. J'oscille légèrement de droite à gauche. Ma respiration se fait de plus en plus ample au fur et à mesure que je m'enracine dans le sol. Je veux donner à voir la respiration.
C'est un arbre repéré avant d'arriver au rivage qui m'a ramené à ma respiration. Il a la configuration de l'intérieur des poumons, les fines branchioles, les ramures, le réseau de connexions multiples où l'air circule. Ma respiration s'est faite plus ample. Un arbre c'est exactement comme un homme.

Séquence 3: les herbes folles
Après une grande inspiration, je circule en tournoyant et en faisant avec les bras des mouvements secs, tranchés, incisifs, un peu martiaux.
J'ai été attirée en arrière du rivage par une grande masse herbeuse qui paraissait très confortable. Je m'y allonge tout mon long. Je ferme les yeux. Quand je les ouvrent je vois en contreplongée quelques bruns de hautes herbes qui me semblent d'où je suis, très fortes et solides. Si le déluge arrivait je pourrais m'accrocher à elles et être en sécurité. Ces herbes découpent parfaitement l'horizon. La force réside aussi dans des choses très ténues, presques invisibles.

Séquence 4: la bienfaisance
J'ai envie de produire du son. Je pianote avec les doigts de la main droite le plancher. Le petit choc des ongles produit bien le bruit de la pluie, des grosses gouttes qui tombent. Le son résonne dans tout mon corps, mon visage s'engage dans une expression de grand contentement.
Toujours allongée dans l'herbe, il s'est mis à pleuvoir. Je ne cherche pas à me protéger de la pluie, je la goûte. Lors d'une marche guidée par le carnet je goûte à la présence de ce qui m'entoure, de ce qui se passe. Il y a quelque chose à voir avec un plaisir gustatif, sensuel. La pluie n'est plus un obstacle sur le parcours, je sent sa bienfaisance. Les choses deviennent désagréables, voir dangereuses, que si l'on s'en protège.

Séquence 5: Les danseurs
Je me lève. Une sorte de rythme à 4 temps se dépose dans mon corps. J'entame une valse précise et régulière. Puis la valse se destructure pour devenir un truc un peu hystérique, une danse incantatoire de sorcière. C'est d'abord très rapide puis ça meurt doucement. Retour à la respiration.
Après la pluie, je me suis relevée pour atteindre le bois situé sur une pointe. Vu de loin il coiffe parfaitement la pointe qui s'enfonce dans la mer. Vu de près il a la forme d'un sanctuaire. En son centre il y a un petit dolmaine effondré. A l'intérieur du bois les arbres sont tous un peu courbés certainement par le vent quotidien qui vient de la mer. En levant la tête, je les vois danser. Ils ressemblent à une bande d'amis qui s'invitent à danser une danse de salon. Ils finissent par me donner le tourni. Je regarde la mer ça se calme.

Il y aurait encore beaucoup de choses, ce bois est une belle source d'inspiration pour la dérive de la pensée.
J'ai trouvé Anne Sophie assise sur la grosse pierre du dolmen qui écrivait sur son carnet très concentrée. Pour le moment elle ne veut pas trop parler de son expérience mais plutôt gouter à cet état de présence dans lequel l'a plongé la marche. Elle a trouvé une grosse plume de goéland dans le bois. La plume lui a fait pousser ses propres ailes et l'a emportée loin.
Anne Sophie est géographe et elle pense que l'outil du carnet aurait été fort intéressant à exploiter lors de ses études de géographie, cette approche sensible de l'espace. C'est aussi ce qui me plais dans ce processus mis au point par Julie, il y a de multiples déclinaisons possibles. A suivre...

3 comments:

Julie said...
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Julie said...

J'avais posté un commentaire et voilà que je voulais ajouter des détails... Je ne trouvais pas comment changer mon commentaire... Détails techniques mis de côté, voici mon commentaire:

Il semble que tu aies gardé de ta marche une partition pour composer une danse: Le Bois de Brénéguy, selon Carole.

Composer une partition à partir de nos impressions est une direction qu'on avait pris, entre autres, cet automne, durant la recherche à Vancouver. C'est aussi ce que j'ai fait avec Karine dans Relevé de terrain et puis plus récemment avec Laura. Voir post: Choreography made out of Laura's Drift-Walks

Mais tu as raison, il y a plusieurs déclinaison possible dans cette exercice de sensibilité. Je suis curieuse de ce que peuvent proposer des gens qui ont un parcours différent que celui de la danse.

Je suis curieuse de savoir comment, pour toi, en tant qu'artiste de la danse, tes deux expériences se rapprochent-elles. Qu'y a-t-il de semblable entre celle de l'écoute sensible des lieux et celle amenée en studio. As-tu fait des mouvements de danse lors de ta marche? As-tu simplement investis les lieux avec la même qualité d'écoute que celle que tu utilises lorsque tu es en studio sans toutefois "danser" sur place, en réservant les mouvements de danse pour plus tard, en studio?

Aussi, prévois-tu utiliser les commentaires de ta compagne de marche dans ta partition?

De la partition à l'exécution, quels sont les outils que tu as choisis pour donner forme à tous ces états et cette écoute? Je crois y déceler ceux-ci, (dis-moi si je me trompe et complète la liste):
-incarnation de la dynamique de mouvement de l'image ou de l'objet;
-l'image ou l'objet est traduit en rythme;
-recréer les sons en utilisant le corps comme instrument.

As-tu utilisés ceux-ci:
-le corps à l'intérieur de l'objet ou de l'image: explorer les limites de sa périférie;
-l'objet ou l'image dans le corps et son impact sur le mouvement.

Merci pour toute cette recherche, j'ai hâte de lire la suite!

carole said...

C'est vrai que le coin est chouette. En plus ce jour là la lumière était splendide. Voici ce que je peux répondre à tes commentaires:
Sur le terrain, les sensations sont brutes, les associations sensations/mouvements viennent de suite. En studio il faut convoquer les choses qui ont été expérimentées. L'expérience s'est déposéee dans le corps, elle ne demande plus qu'a être traduite en mouvements. La marche révèle un état de présence, cette présence est convoquée dans la danse en studio.
Globalement je n'ai pas trop dansé sur place, trop absorbée par l'expérience sensorielle et sa jouissance immédiate. C'est vers la fin de la marche que le mouvement, est venu. L'accumulation de sensations m'a donné vraiment envie de bouger, j'ai donc esquissée une petite valse avec les arbres (séquence: les danseurs), c'était irrésistible et j'ai ramené ça en studio.
Voici une citation de Moshe Feldenkrais qui illustre bien tout ça: "Quatre éléments participent à chacune de nos activités: le mouvement, la sensation, le sentiment et la pensée. Chacun de ces éléments interviennent plus ou moins dans une activité, quelle qu'elle soit, tout comme la personne qui agit est soumise à des fluctuations, mais il y contribue un mimimum. Pour pouvoir penser, par exemple, nous devont être éveillé et savoir que nous sommes éveillé et pas en train de rêver; autrement dit, nous devons sentir et identifier notre position par rapport au champ de gravité. Il s'ensuit que le mouvement, la sensation et le sentiment sont impliqués dans la pensée" (Moshe Feldenkrais, Energie et bien être par le mouvement).
La marche d'Anne Sophie a elle été très marquée par le sentiment, ou l'émotion. Des états émotionnels forts qui lui appartiennent et donc difficillement exploitables par autrui. Quoique, je ne sais pas c'est à voir... Je crois que le carnet pourrait être utilisé dans un cadre thérapeutique. Il propose en effet une belle expérience de présence au monde qui ramène à l'enracinement et à une sorte de joie d'exister et toutes les émotions qui vont avec. On a beaucoup parlé de ça avec Anne Sophie et pour elle c'était une évidence. Elle a souffert d'une longue anoréxie et est donc très sensible aux outils qui ramènent à la présence au monde.
Je pourrais peut êre travailler sur la grosse plume qu'elle a trouvé et puis aussi sur le flux et le reflux des vagues qui s'accordaient avec sa respiration.
En tout cas une nouvelle piste est également à travailler avec les géographes...
Concernant les outils utilisés pour donner forme aux états traversés pendant la marche tu les a exactement défini et je n'ai rien à ajouter.
J'ai utilisé l'objet dans le corps et son impact sur le mouvement dans la séquence de l'arbre qui respire. Je voyais clairement le dessin de l'arbre illustrer le dessin de l'intérieur de mes poumons.
Je n'ai pas Utiliser le corps à l'intérieur de l'objet, explorer les limites de sa périphéries. J'y penserais pour une autre fois. On verra.
Un ami viens de me proposer de présenter les drift walks à un groupe de marcheurs qui fait régulièrement des ballades. Ce groupe est composé d'adolescents et de personnes plus âgées. J'ai envie de leur proposer ce qui les intéresserais le plus pour restituer ensuite leur expérience: soit la danse, soit le texte; soit le dessin.
Qu'en penses tu?
A Bienôt